Grand-père, comme vous avez un menton court…

Savez-vous ce qui distingue probablement le plus notre espèce humaine actuelle de tous les êtres vivants d’aujourd’hui et d’antan ? Ce n’est pas la bipédie que maîtrisaient également Néandertal ou d’autres hominidés, ni les pouces opposables fréquents chez les primates. Non, c’est notre menton. Aussi anodin puisse-t-il paraître, il serait d’après certains la trace d’une importante évolution des mœurs…

Le menton est apparu très récemment dans l'évolution humaine. © Giuliamar, pixabay.com, DP

Le menton est apparu très récemment dans l’évolution humaine. © Giuliamar, pixabay.com, DP

Nous pouvons nous moquer des traits particuliers des visages néandertaliens, avec leurs arcades sourcilières imposantes par exemple. Mais qu’ont-ils dû se dire le jour où, pour la première fois, ils ont croisé la route d’Homo sapiens ? Peut-être ont-ils rigolé de cette proéminence qui ponctue le bas de notre visage, et que nous appelons menton. Car jamais, avant l’émergence de notre espèce, ce caractère avait été aussi saillant et prononcé. C’est d’ailleurs l’un des critères utilisés par les paléoanthropologues pour ranger un fossile dans notre petite famille. Le saviez-vous ?

Comme souvent alors, se pose la question des raisons de sa présence. Puisqu’on dit que la nature est bien faite, il doit bien avoir un rôle quelconque non ? Alors on se tourne vers la théorie de l’évolution par les moyens de la sélection naturelle de Darwin, et dérivés. N’y verrait-on pas aussi l’oeuvre de la sélection sexuelle ? C’est du moins ce que sous-entend une étude récente parue dans le Journal of Human Evolution. Parfait. Mais pourquoi ? La question demeure…

LEs mentons de la discorde

Le vulgaristaeur scientifique Igor Bogdanoff est connu pour son menton exagérément proéminent. © The Supermat, Wikipédia, cc by sa 3.0

Le vulgarisateur scientifique Igor Bogdanoff est connu pour son menton exagérément proéminent. © The Supermat, Wikipédia, cc by sa 3.0

D’aucuns ont longtemps vu dans notre menton les conséquences de la mastication. Les forces mécaniques nécessaires pour s’alimenter généreraient un stress qui, au cours de notre croissance, produirait cette excroissance dirigée vers le bas. Mais à la lumière d’une nouvelle étude, publiée dans le Journal of Anatomy, le raisonnement ne tient plus !

Les chercheurs ont suivi depuis la petite enfance une quarantaine de participants et étudié à l’aide de techniques de biomécanique crânienne et faciale la résistance mécanique opérant lors de la mastication. Ils sont formels : le mâchonnage ne peut en aucun cas contribuer à faire pousser le menton. Il faut aller chercher la solution ailleurs.

Alors ils partent sur une autre piste. Notre visage est bien plus court que celui de nos ancêtres ou cousins. J’utilise souvent Néandertal comme point de comparaison, mais notre face est 12 % plus petite que celle de notre proche parent. Quand même. Les chercheurs ont une théorie soumise l’an passé, dans la revue Current Anthropology.

Baisse des tensions : un plus long menton

D’après eux, le menton ne serait que la résultante du développement de la face, elle-même dépendante de plusieurs facteurs, dont les hormones, et principalement la testostérone. Pour faire simple, les hommes qui produisent beaucoup de cet androgène arborent une mâchoire carrée, avec finalement un petit menton. Les femmes, qui en sécrètent naturellement en moins grande quantité, ont le bas du visage plus fin et le menton plus prononcé. Et d’après les auteurs, les caractères faciaux se seraient féminisés, pour tendre vers une mâchoire plus prognathe depuis les 80.000 dernières années.

Leur hypothèse repose sur le fait qu’à cette période, le comportement humain change. Les groupes s’isolent de moins en moins et donc se rencontrent de plus en plus. Des échanges amicaux s’engagent, l’art apparaît, du troc s’effectue peut-être. Bref : les Hommes commencent à se connecter. Alors les tensions diminuent, et la testostérone, qui est surtout sécrétée en réponse à la peur et à la colère (ce n’est pas elle qui provoque ces émotions), diminue. Les hommes perdent leur mâchoire carrée et développent un menton plus visible, ce que les femmes trouvent plus séduisant encore. Les mentons s’allongent et persistent jusqu’à aujourd’hui. CQFD !

Bon, c’est encore une hypothèse moyennement étayée du point de vue des faits, mais elle a le mérite de nous narrer une histoire originale et qui fait réfléchir. Plutôt marrant, non ?

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2 réflexions sur “Grand-père, comme vous avez un menton court…

  1. Ce qui est sympa dans cette hypothèse c’est qu’elle s’écarte pour une fois des histoires adaptationnistes à dormir debout du style « un menton plus prognathe apportait tel ou tel avantage adaptatif -mieux mâcher par exemple- et s’est imposé naturellement par sélection naturelle ». L’hypothèse d’une conséquence collatérale d’une modification hormonale a le mérite d’être parcimonieuse et cohérente avec les autres traits néoténiques (l’homme moderne a les traits d’un enfant).

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  2. De ce que j’en sais ce serait plus un vestige du prognathisme ancestral mis en relief par un recul des procès alvéolaires sous l’influence d’une augmentation de la tonicité et de la mimique des lèvres. Le menton est apparu par un recul relatif de la partie moyenne de la face, tandis que la mandibule, elle, ne peut que reculer plus lentement sous la face en raison des complications de collapsus des voies aérifères.

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