Des outils vieux de 3,3 millions d’années ? Qu’est-ce que ça change ?

C’est probablement l’actualité paléoanthropologique du moment : des chercheurs ont annoncé avoir découvert des pierres taillées intentionnellement pour servir d’outil il y a 3,3 millions d’années. Une avancée importante dans le domaine si elle se confirme. Et qui soulève certaines questions…

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Les outils de pierre de l’Oldowayen sont les plus anciens et les plus primitifs. lls ont d’abord été considérés comme l’oeuvre des premiers Hommes. Mais état-ce vraiment le cas ? © Locutus Borg, Wikipédia, DP

La presse se fait écho de cette magnifique découverte. Et elle a bien raison ! Lors du congrès annuel de la Société de paléoanthropologie, à San Francisco, Sonia Harmand (université Stony Brooke, New-York) a fait sensation en racontant avoir mis au jour des outils vieux de 3,3 millions sur le site de Lomekwi, à l’est du lac Turkana, au Kenya. En quoi est-ce révolutionnaire ? Les plus anciens fragments de pierre taillée validés jusqu’alors ont été retrouvés en Ethiopie, et sont datés de 2,6 millions d’années. L’artisanat préhumain prend donc un sacré coup de vieux avec 700.000 ans d’un seul coup ! Et l’information tombe à un moment opportun puisqu’un mois plus tôt, des études parues dans Nature et Science repoussait d’au moins 400.000 ans l’émergence d’Homo habilis. Considéré comme le premier être humain (justement pour son aptitude à travailler la pierre), les ossements retrouvés dans le triangle de l’Afar (Ethiopie) auraient 2,8 millions d’années, et non 2,4 comme on l’envisageait précédemment.

Qu’est-ce qui fait l’Homme ?

En effet, cette annonce, qui devrait s’accompagner d’une publication dans une revue jugée prestigieuse, mérite de figurer en bonne position dans les journaux, car elle repousserait les preuves de l’exploitation de la pierre par les hominidés africains et poserait de nouveaux jalons sur lesquels établir un scénario neuf de l’hominisation. D’ailleurs, celui-ci est déjà en cours d’écriture puisqu’on entend ça-et-là que ces éclats de pierre, appelés « choppers » auraient pu être l’oeuvre d’un hominidé daté de cette époque et ayant été retrouvé en 1999 au Kenya, nommé Kenyanthropus platyops. Plausible. Mais bien trop tôt pour en parler de manière affirmative.

Néanmoins, la presse s’intéresse moins à la portée philosophique de cette découverte. Pourtant, c’est toute la question de la singularité du genre humain qui remonte au grand jour, une fois encore. Puisque nous aimons tant affirmer que nous nous distinguons du monde animal, il paraît donc convenable d’en fixer les limites. A partir de quand un hominidé est-il devenu un Homme ? La transition originellement imaginée était celle de la conception de ce qu’on appelle les « méta-outils ». Que sont-ils ? Des outils conçus à partir d’autres outils. Des outils secondaires en somme, comme ces blocs de pierre taillés qui ont fait l’objet du discours de Sonia Harmand devant ses pairs. Ont-ils été conçus par des Hommes ou des hominidés ? Difficile de se positionner, car cela revient à remettre en cause l’ordre établi. Faut-il tout bousculer ? Redéfinir cette notion d’humanité ? Le débat est lancé…

L’émergence des outils plus ancienne encore ?

Cette recherche amène aussi à réfléchir à la véritable époque d’émergence des outils. Car une découverte de 2010 semait le trouble dans la communauté scientifique : des marques faites sur des os, estimées à 3,4 millions d’années, lançaient la polémique. Marques volontaires ou stigmates d’une consommation ? La question n’est toujours pas tranchée. Et à la lumière de cette récente annonce, l’intentionnalité prend davantage de sens. Pas encore suffisamment cependant pour clore le débat.

Et puis allons plus loin encore (trop loin ?). Aujourd’hui, la communauté scientifique s’accorde pour décrire l’utilisation d’outils chez les chimpanzés. Des bâtons pour pêcher les termites par exemple, mais aussi des bouts de bois taillés pour chasser comme des lances. Du moins chez les chimpanzés de Fongoli (Sénégal), qui font l’objet d’observations intenses depuis quelques années. Pourquoi ? Car il semblerait que les guenons soient les plus créatives et le plus souvent à l’origine de ces armes de jet, même si elles ne composent que 40 % des membres prenant part aux expéditions. Pourquoi ce petit aparté ? Car il semble démontrer l’étendue des aptitudes artisanales de nos cousins. Même si celles-ci nous paraissent rudimentaires et surtout inférieures à celles nécessaires pour réaliser des haches primitives comme celles conçues il y a 500.000 ans (Plos One), il serait peut-être pertinent de s’interroger sur les facultés de notre dernier ancêtre commun avec les chimpanzés, qui devait vivre il y a 6 ou 7 millions d’années en Afrique. Utilisait-il des outils en bois qui, à la différence des pierres ou des os, ne peuvent traverser l’épreuve du temps ? Seule l’imagination nous permet d’y réfléchir, car aucun fragment ne nous est parvenu intact.

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