Chronique radio : Pourquoi j’ai bien mangé mon père

Depuis plusieurs semaines, je dispose de 5 minutes d’antenne pour une chronique scientifique sur Radio Phénix, la radio étudiante de Caen, dans l’émission « La Méridienne« , le mercredi entre 13h et 13h30. Le 8 avril dernier, j’évoquais le dernier film de Jamel Debbouze, Pourquoi j’ai pas mangé mon père en pointant du doigt l’incohérence du titre… Voici le texte originel, et le lien où l’écouter ici. Pour ma part, je démarre après 25’50, mais n’hésitez pas à écouter Raphaël auparavant !

© Mackingster, deviantart.com_ cc by sa 3.0

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Comme tous les mercredis, Janlou est venu nous rejoindre dans les studios pour parler science. Et aujourd’hui, tu vas nous parler de cinéma.

Vous n’avez pas pu le manquer, on le voit dans tous les médias, sur tous les plateaux de télé. Jamel Debbouze sort son premier film d’animation, intitulé Pourquoi je n’ai pas mangé mon père. Tu en connais le synopsis ?

Oui, vite fait. L’histoire commence aux origines de l’humanité. Le roi de la tribu des simiens devient le père de deux jumeaux. L’aîné est censé devenir le futur chef mais il est tout chétif alors que son frère est bien plus costaud. Le plus petit des deux est alors renvoyé du groupe. Mais en grandissant, il fait des découvertes et se révèle bien malin. Et grâce à lui, les primates rentrent dans l’humanité et arrêtent de manger leurs semblables, comme le ferait une espèce barbare. D’où le titre du film.

Pas mal ! Alors, je n’ai pas encore vu le long-métrage, mais le scientifique que je suis se trouve déjà frappé de quelques incohérences !

Tu parles d’anachronismes ? Tu en as vu dans la bande annonce ?

Alors effectivement, on peut s’arrêter sur certains détails troublant concernant la faune ou sur les caractères bien trop simiens de notre troupe de préhumains. Mais ce n’est pas cela qui m’interpelle non. Mais le titre même du film. Il s’inspire du roman d’un écrivain anglais, Roy Lewis, publié en 1960, qui s’intitule Pourquoi j’ai mangé mon père et qui relate là encore l’histoire d’une tribu de pithécanthropes, considérés à l’époque comme de primitives formes humaines. Mais là où je me désolidarise entre guillemets du titre de l’œuvre de Jamel, c’est qu’il considère, par figure de style, que l’on est devenu humain lorsqu’on a arrêté de manger notre père, ou notre semblable. Ce qui est probablement une grosse erreur scientifique.

C’est-à-dire ? Qu’entends-tu par là ?

L’anthropophagie est un acte jugé odieux dans notre société actuelle, et un homme allemand vient d’être condamné à 8 ans et demi de prison pour avoir mangé la chair d’une personne qui s’était suicidée justement dans le but de se faire dévorer, puisque c’était son fantasme. Mais cette pratique alimentaire a-t-elle toujours été bannie ?

Certainement pas ! Comment le sait-on ? Parce que dans certaines grottes, des comportements cannibales ont été attestés. A Tautavel, dans les Pyrénées françaises, les os humains se mêlent aux restes alimentaires. Un peu comme dans la grotte de Gough, en Angleterre, où cette fois les ossements humains bien plus récents ont été apparemment très appréciés et dégustés avec minutie. On peut partir en Croatie également, dans la grotte de la Krapina, dans laquelle on a retrouvé les squelettes de 13 Néandertaliens portant eux aussi les stigmates de l’anthropophagie.

Mais connait-on les raisons de ces actes ? Etait-ce une façon de se nourrir, de fêter une victoire à la guerre ou plutôt d’honorer ses propres morts ?

C’est très difficile à dire. Et les situations sont très différentes. En Angleterre, les archéologues penchent plutôt pour des célébrations liées à la guerre, car il semble avéré que ces crânes vieux de 15.000 ans ont servi de calice, ce qui était typique des peuples guerriers Scythes ou Gaulois, dans l’histoire plus récente. Mais parmi les victimes, il y avait un enfant de 3 ans qui, manifestement, n’a pas pris directement part au conflit. Il devait y avoir une dimension spirituelle également.

Quant à Tautavel, on remonte aux alentours de 450.000 ans en arrière, à une époque où les scientifiques ignorent s’il existait des guerres ou des rites funéraires. En tout cas, s’il y avait une cérémonie pour célébrer les morts, ceux-ci n’étaient pas enterrés car les traces les plus anciennes d’une inhumation datent d’il y a 100.000 ans, en Israël, et 50.000 ans en Europe. Se pose donc inéluctablement la question de ce que nos ancêtres ou leurs contemporains faisaient de leurs semblables décédés.

Et alors ? De quelles informations disposent les scientifiques ?

De très peu de cadavres… Peut-être même de trop peu de cadavres !

Que veux-tu dire par là ?

Certains chercheurs pensent qu’étant donné le nombre d’êtres humains qui ont peuplé l’Europe au cours du dernier million d’années, le nombre de fossiles retrouvés reste très faible par rapport à ce qu’on devrait obtenir. Et pour ces spécialistes, c’est le signe que dans la grande majorité des cas, les morts finissaient dévorés d’une manière ou d’une autre. Il existe plusieurs scénarios, qui peuvent d’ailleurs avoir coexisté ou s’être produits à différents moments dans le temps. Le défunt pouvait être laissé sur place à la portée des charognards, parce que le groupe ne savait qu’en faire ou bien par spiritualité, pour rendre la chair à la nature. Certains peuples actuels pratiquent encore ce rite funéraire, comme les nomades mongols que l’on voit dans le récent film de Jean-Jacques Annaud, Le dernier loup.

Autre cas de figure : le cadavre était dévoré par les siens. D’une part car il s’agissait de ressources alimentaires directement exploitables. Mais aussi par spiritualité, car pour certains peuples, manger un être humain, c’est s’emparer de son âme, et c’est donc une façon de continuer à faire vivre le proche disparu.

Et peut-on penser que les cadavres aient pu être brûlés ?

Oui. Dans certains cas oui. Mais à certaines époques, les Hommes vivaient dans des terres glacées puisque le climat était bien plus froid qu’aujourd’hui. On imagine difficilement des Inuits essayer de faire partir un des leurs en fumée à-même la neige. Donc cette hypothèse ne fait pas réellement l’unanimité.

Alors, tu penses définitivement que le titre du dernier film de Jamel ne colle pas avec la préhistoire humaine.

Ben dans les faits, oui. Après, il semble évident que le but du réalisateur n’était pas de retranscrire une vérité historique mais de plonger les spectateurs bien loin dans le passé pour les faire réfléchir à ce qui fait l’humanité et surtout à leur proposer un bon moment. Il est évident que les erreurs sont légion, mais cela ne présage en rien de la qualité du film. J’irai donc le voir pour m’en faire une opinion.

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3 réflexions sur “Chronique radio : Pourquoi j’ai bien mangé mon père

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