« Une multitude d’embranchements d’hominines asiatiques »

La mise au jour de dents de nature inédite en Chine pose de nouvelles questions sur la préhistoire humaine dans l’Empire du Milieu. Retour sur les enjeux avec la principale auteure de cette trouvaille : María Martinón-Torres.

María Martinón-Torres est une spécialistes des dents au Centre national espagnol de recherches sur l'évolution humaine. © CENIEH

María Martinón-Torres est une spécialistes des dents au Centre national espagnol de recherches sur l’évolution humaine. © CENIEH

Tout part de quelques dents. Mais celles-ci, aussi petites (et pourtant larges) soient-elles, contiennent de nombreuses informations pour qui connaît leur langage. C’est la spécialité de María Martinón-Torres, chercheuse espagnole, qui vient, avec des collègues, de publier un travail scientifique qui vient un peu interroger la vision que l’on avait du peuplement de l’Asie par les espèces humaines au cours du Pléistocène supérieur. Entretien avec la principale intéressée.

Hommenisciences : Comment êtes-vous venue à travailler sur ces os chinois?

María Martinón-Torres : Cela fait partie d’un projet de recherche conjoint développé entre le Groupe de recherche dentaire que je mène au Centre national espagnol de recherche sur l’évolution humaine (CENIEH, Burgos) et les paléoanthropologues de l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin (le professeur Liu Wu et le docteur Xing Song). Depuis 2008, nous collaborons ensemble sur l’étude de l’évolution humaine sur le continent eurasien.

Avez-vous rapidement réalisé que vous teniez dans vos mains quelque chose d’unique?

Dans les détails des dents résident de nombreuses informations cruciales pour les scientifiques. © Maria Martinon-Torres

Dans les détails des dents résident de nombreuses informations cruciales pour les scientifiques. © Maria Martinon-Torres

J’ai été très impressionnée la première fois que j’ai vues ces dents, parce que ce maxillaire ne correspond pas à ce que nous voyons habituellement pour un Homo erectus classique. L’émotion n’a cessé de croître durant ces travaux palpitants. Bon, nous les terminons avec plus de questions nouvelles que de réponses claires, mais il n’en reste pas moins que ces études sont vraiment fascinantes et stimulantes d’un point de vue scientifique.

En réalité, ces dents sont vraiment spéciales. Pourquoi ? Parce que leurs caractéristiques anatomiques ne correspondent à aucune des espèces connues qui peuplaient la Terre à la fin du Pléistocène. Autrement dit, elles n’appartiennent ni aux hommes modernes, ni aux Néandertaliens malgré quelques similitudes, ni aux Homo erectus classiques, bien que certains traits primitifs évoquent ceux des populations asiatiques du Pléistocène. Ainsi, par cette étude publiée dans l’American Journal of Physical Anthropology, nous avons déterminé ce que n’étaient pas les fossiles de Xujiayao. La prochaine étape cherchera à comprendre à qui nous avons réellement affaire.

Vous évoquez malgré tout quelques similitudes avec les espèces humaines de la région déjà étudiées. Imagine-t-on une éventuelle parenté ?

Plusieurs hypothèses demeurent. Les caractéristiques dentaires partagées avec l’Homo erectus asiatique peuvent effectivement souligner soit une descendance directe, soit une hybridation. Dans ce premier cas, ces fossiles de Xujiayao marqueraient la persistance en Asie d’une espèce encore archaïque. Mais rien ne permet de conclure sur une filiation aussi stricte. À ce stade de l’enquête, nous envisageons aussi qu’il puisse s’agir d’une autre lignée humaine.

Nous savons qu’à cette époque vivait en Sibérie l’Homme de Denisova. Malheureusement, seuls quelques restes très fragmentaires nous sont parvenus actuellement et il nous est encore impossible d’affirmer ou d’infirmer le fait que les fossiles de Xujiayao sont des Dénisoviens. De plus, ces Sibériens contiennent dans leur ADN les traces d’une lignée d’hominidés encore non déterminée (qui pourrait être l’Homo erectus asiatique), voire inconnue (Nature, 2 janvier 2014).

Mais il me semble qu’une molaire de Dénisovien a été exhumée. Avez-vous pu comparer les dents de Xujiayao à celle de l’Homme de Denisova ?

La mâchoire de l'Homme de Xujiayao est-elle celle de descendant d'un Homo erectus ? D'un Homme de Denisova ? D'une espèce inconnue ? © María Martinón-Torres

La mâchoire de l’Homme de Xujiayao est-elle celle de descendant d’un Homo erectus ? D’un Homme de Denisova ? D’une espèce inconnue ? © María Martinón-Torres

Vous avez raison. Une troisième molaire supérieure a été retrouvée et décrite. Celle-ci est assez grande et morphologiquement primitive malgré sa récente chronologie. Nous l’avons effectivement comparée et elle ressemble à ce titre aux dents de Xujiayao mais aussi à quelques-unes des quenottes d’Homo erectus. Néanmoins, nous manquons encore d’information et celles dont l’on dispose actuellement ne sont pas suffisamment discriminantes pour valider ou invalider son inclusion dans le même taxon. Il nous faudrait davantage de fossiles ou des caractéristiques plus spécifiques encore pour conclure dans un sens ou dans l’autre.

Pouvons-nous imaginer la découverte de nouvelles espèces humaines dans cette région du monde?

Oui, nous pouvons le concevoir… mais il faut le démontrer ! Quoi qu’il en soit, je ne serais pas surprise parce que je pense que la variabilité des populations asiatiques durant le Pléistocène est très élevée et ne peut pas tenir dans une seule lignée. Nous avons probablement trop simplifié la taxonomie des populations de cette époque. La découverte toute récente de la mandibule de Penghu à Taiwan semble également plaider pour une multitude d’embranchements d’hominines asiatiques avant l’arrivée de l’Homme moderne.

La Chine deviendra-t-elle une terre prisée pour les paléoanthropologues ?

Oui, je le pense. Pour ce qui nous concerne, nous avons déjà publié des travaux sur des dents retrouvées à Panxian Dadong et Hexian et nous sommes en train d’étudier d’autres échantillons de fossiles humains de l’Empire du Milieu. Mais au-delà de ces recherches, je ne serais pas surprise que les investigations sur l’évolution humaine en Asie n’entrent dans le top 10 des thématiques les plus courues de la paléontologie. Parce que nous nous rendons compte que cet immense continent garde encore de nombreux secrets et donc qu’il y a encore beaucoup de surprises à venir.

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