Chine : une nouvelle espèce humaine repérée grâce à ses dents ?

Une analyse morphologique de dents humaines vieilles de 60.000 à 120.000 ans révèle leur caractère inédit. Est-on face à une nouvelle espèce humaine ou est-ce simplement de nouveaux restes d’hominidés déjà très partiellement connus ?

A l'extrême-gauche, les dents des Hommes de Xujiayao. A l'extrême-droite, des dents d'Hommes modernes. © Maria Martinon-Torres

A l’extrême-gauche, les dents des Hommes de Xujiayao. A l’extrême-droite, des dents d’Hommes modernes. © Maria Martinon-Torres

La Chine figure certes en tête du palmarès des pays les plus peuplés, mais elle jouit également d’une préhistoire humaine très riche, dont on ne mesure probablement pas encore toute l’ampleur. Quelques pionniers il y a un siècle sont allés fouiller les ressources fossilifères des sols de l’Empire du Milieu, avec un certain succès. Lors d’expéditions menées au milieu des années 1920, les célèbres restes de celui qu’on appellera l’Homme de Pékin laissera même entendre aux spécialistes de l’époque que le genre humain aurait pu naître en Extrême-Orient. Avant que des découvertes d’hominidés plus archaïques et bien plus anciens sur le continent africain ne mette à mal cette hypothèse. Et que la Chine soit boudée au profit de la vallée du rift, considérée depuis comme le berceau de l’humanité.

Néanmoins, la République populaire n’est pas complètement négligée et certains chercheurs y mènent malgré tout des études approfondies des fossiles humains retrouvés. C’est le cas par exemple de María Martinón-Torres, travaillant pour le compte du Centre national espagnol de recherche sur la préhistoire humaine, à Burgos. Sa spécialité : les dents. En collaboration avec des scientifiques chinois, elle a eu le privilège de regarder de très près des quenottes découvertes sur le site de Xujiayao, à 3 h de route au nord-ouest de Pékin, entre 1974 et 1977. Parmi ces restes, des fragments de crânes et surtout 9 dents émanant de 4 individus différents, datés du pléistocène supérieur, et plus précisément entre 120.000 et 60.000 ans.

Avec les données actuelles de la recherche, les scientifiques ont estimé qu’à cette époque, subsistaient 5 espèces humaines. Homo sapiens vivait en Afrique. L’Europe et le Moyen-Orient étaient habités par les Néandertaliens. L’Homme de Florès avait un territoire limité à une île indonésienne, tandis que l’Homme de Denisova, dernier découvert, vivait en Asie, bien qu’on ignore l’étendue de sa répartition. La dernière espèce demeure hypothétique, mais une analyse génétique publiée fin 2013 dans Nature révèle des traces ADN inconnues dans le génome de l’Homme de Denisova. Ce qui plaide pour une hybridation avec un groupe humain énigmatique.

Les dents de la nouveauté ?

Voilà où nous en étions restés. Avant le travail de María Martinón-Torres. Car en étudiant les dents des Hommes de Xujiayao et en les comparant à plus de 5.000 dents de différentes espèces d’hominidés, les chercheurs reconnaissent dans l’American Journal of Physical Anthropology qu’elles possèdent une structure unique, inédite. Or, les quenottes constituent généralement un paramètre très changeant d’une espèce à l’autre. Même Homo sapiens et Néandertal, pourtant suffisamment proches au point d’avoir pu s’hybrider, présentent une dentition différente. Celles décrites dans ce travail n’ont rien à voir avec ce que l’on trouve dans notre mâchoire, et ressemblent plutôt à la denture d’espèces plus archaïques, présentant quelques similarités avec celles des Néandertaliens ou des Homo erectus. Néanmoins, elles s’en distinguent. Alors a-t-on affaire à une nouvelle espèce humaine ?

Dans les détails des dents résident de nombreuses informations cruciales pour les scientifiques. © Maria Martinon-Torres

Dans les détails des dents résident de nombreuses informations cruciales pour les scientifiques. © Maria Martinon-Torres

C’est tout l’enjeu de cette découverte. Plusieurs hypothèses sont émises. Ou bien il s’agit d’individus appartenant à un groupe humain non encore identifié. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce scénario est tout à fait plausible. Ou bien ces dents appartiennent à un Homme de Denisova, chez qui les seuls fragments associés à cette espèce consistent en une phalange d’auriculaire et deux dents. Et l’auteure y voit des motifs similaires. Enfin, il pourrait s’agir d’individus appartenant à l’espèce mystère, dont on ne sait rien de l’apparence.

Les avis d’experts divergent. Sur le site de la BBC, qui a écrit sur le sujet, certains experts semblent convaincus du caractère inédit de la découverte et pensent être en face d’une espèce complètement nouvelle, ce qui changerait notre façon d’appréhender la préhistoire de l’humanité. C’est le cas de Darren Curnoe, de l’université de Nouvelle-Galles du Sud, à Sydney, en Australie, qui lui explore une piste d’hominidés chinois également nouveaux, datés d’un peu plus de 10.000 ans, et appelés le peuple de la grotte du cerf rouge, qui ont fait l’objet d’une publication en 2012 dans Plos One. Et effectivement, il se peut qu’il nous reste encore pas mal de surprises à découvrir !

En revanche, d’autres se révèlent un peu plus tempérés sur la question et ne veulent pas griller des étapes. Seulement quelques échantillons, avec des caractères archaïques et modernes à la fois auxquels il est difficile de donner un sens, etc. invitent à la prudence malgré tout. Jean-Jacques Hublin, à la tête du laboratoire d’anthropologie évolutive à l’Institut Max-Planck de Leipzig (Allemagne) est de ceux-là. « Il me paraît un peu excessif d’envisager l’existence d’une “espèce” inconnue uniquement à cause de quelques particularités dentaires des ces restes d’ailleurs très fragmentaires. Cela étant dit, il existe tout un ensemble de pièces chinoises malheureusement souvent assez mal datées et qui ne représentent ni des Homo erectus, ni des Néandertaliens, ni des hommes modernes. Leur l’âge correspond grossièrement à celui attendu pour les Dénisoviens. » Voilà certainement un débat tout juste entrouvert et qui se complètera très probablement au fil des découvertes à venir. Il y a effectivement fort à parier que d’autres recherches se focaliseront sur la question car elles pourraient nous obliger à réécrire tout un pan de notre histoire.

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