Peuplement de l’Amérique : « pas de la science mais de la croyance »

Éric Boëda est à la tête d’une équipe de scientifiques qui vient d’annoncer la découverte de pierres taillées au nord-est du Brésil et datées de 24.000 ans. Des données qui ne cadrent pas avec les critères académiques qui considèrent que les premiers habitants de l’Amérique sont arrivés bien des millénaires plus tard. Pourquoi les scientifiques n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente ? Le scientifique de Paris X apporte ses éléments de réponse dans Hommeni’Sciences.

La peinture rupestre a également existé en Amérique : la preuve avec cette scène de la Cueva de las manos (Argentine). Mais à quel moment sont arrivés les ancêtres de ces peintres ? © Joanbanjo, Wikipédia, cc by sa 3.0

La peinture rupestre a également existé en Amérique : la preuve avec cette scène de la Cueva de las manos (Argentine). Mais à quel moment sont arrivés les ancêtres de ces peintres ? © Joanbanjo, Wikipédia, cc by sa 3.0

Tout commence dans les années 1980. Une équipe d’archéologues franco-brésiliens part faire l’inventaire de peintures découvertes dans le nord-est du Brésil, dans l’État du Piaui, tout près de celui du Pernambuc. Niède Guidon est de l’expédition. Lors de son travail sur un site, des fouilles l’amènent à remonter dans le temps. De plus en plus. Jusqu’à dater les échantillons de 30.000 à 40.000 ans. A la même époque, deux autres équipes scientifiques signalent des sites préhistoriques d’âges peu ou prou équivalents. Si de telles découvertes en Europe ou en Asie ne surprennent pas la communauté scientifique, celles-ci remettent en cause la conception qu’on se faisait du peuplement de l’Amérique. Jusque-là, les traces les plus anciennes d’une occupation humaine remontaient tout juste vers 10.000 à 15.000 ans, l’époque de la culture Clovis, très développée dans le Nord du Nouveau Monde. Or, le bon sens voulant que les premières tribus aient posé le pied sur le continent américain en quittant l’Asie depuis l’actuel détroit de Béring à une époque où le niveau des mers était plus bas qu’aujourd’hui, l’expansion humaine serait donc logiquement partie du Nord pour s’étendre seulement plus tard vers le Sud.

Ces découvertes allaient-elles pousser l’establishment à tout remettre à plat ? Pas forcément. Bon nombre de scientifiques contestent ces données, estimant souvent que des erreurs protocolaires ont conduit à une erreur d’appréciation dans les dates. Pourtant, depuis, d’autres études ont produit des résultats allant dans le même sens, et sous-entendent que le genre humain aurait découvert l’Amérique bien plus tôt qu’on ne le pensait. Mais ces travaux font une fois encore l’objet de critiques. Comme celui que vient de publier Éric Boëda dans la revue Antiquity. Ses fouilles révèlent la présence de pierres de quartz taillées par une main humaine il y a 24.000 ans dans la région où Niède Guidon avait effectué ses recherches quelques décennies plus tôt. Cette découverte va-t-elle convaincre l’ensemble de la communauté scientifique ? Le chercheur ne s’y attend pas et se prépare déjà à recevoir les critiques. J’ai donc cherché à en savoir un peu plus et à connaître son point de vue sur la question.

Hommeni’Sciences : Comment êtes-vous venus à mener des recherches dans le nord-est du Brésil ?

Éric Boëda : Les fouilles de Niède Guidon ont révélé d’autres indices datant de plus de 20.000 ans, et notamment des peintures rupestres datées de l’holocène moyen. Mais comme elle avait l’habitude de travailler sur du matériel plus récent, on l’a accusée de ne pas être spécialiste et de se tromper. Alors, après son départ en retraite, le ministère des Affaires étrangères nous a invités à poursuivre ses travaux. Entre 2005 et 2008, nous avons donc passé au crible les échantillons qui avaient été sortis et réalisé des stratigraphies. Et nous en avons conclu qu’elle avait raison.

Alors, à notre tour nous sommes allés sur place pour poursuivre les fouilles, mais en changeant de stratégie. Au lieu de chercher des sites avec des peintures anciennes, nous nous sommes concentrés sur les terrains géologiques datant du pléistocène, donc antérieurs à 12.000 ans. Après des prospections dans des abris sous roche, des grottes effondrées, des terrasses, nous avons ouvert six sites archéologiques, qui remontent jusqu’à 28.000 ans. Nous avions déjà publié une première étude sur le matériel récolté il y a deux ans, et là, nous venons de publier la seconde, sur le principal site.

Quelles analyses avez-vous menées pour dater ces sites ?

Ce biface, retrouvé au Mexique et datant de l'époque Clovis, est considéré comme appartenant à la première culture lithique américaine par l'establishment. Mais tous les scientifiques ne sont pas d'accord. Ces pierres retrouvées au Brésil sont datées de 24.000 ans et contredisent certaines théories "officielles" estiment l'âge de peuplement de l'Amérique. © Eric Boëda et al., Antiquity     Ces pierres retrouvées au Brésil sont datées de 24.000 ans et contredisent certaines théories "officielles" estiment l'âge de peuplement de l'Amérique. © Yavidaxiu, Wikipédia, cc by sa 3.0

Ce biface de l’époque Clovis est considéré comme appartenant à la première culture lithique américaine par l’establishment. Mais tous les scientifiques ne sont pas d’accord. © Yavidaxiu, Wikipédia, cc by sa 3.0

Éric Boëda : Nous avons multiplié les techniques : analyses des sédiments, des artéfacts, des pollens, des analyses tracéologiques sur le quartz. Le tout en utilisant des méthodes de datation croisées, avec du carbone 14 et de la datation sédimentaire. Et sur cinq sites investis, on trouve des traces d’occupations humaines continues depuis au moins 25.000 ans jusqu’à il y a 3.000 ou 4.000 ans. Certains de nos collègues américains acceptent ces dates. Mais d’autres, qui sont dans une démarche de croyance plutôt que de science, nient la réalité de nos résultats. Jusqu’à ce qu’ils trouvent eux-mêmes des restes aussi anciens.

Or, ce sont eux qui détiennent le pouvoir de feu médiatique et qui cadenassent les publications. Alors ils nous accusent de ne pas être dans la preuve scientifique et exigent des critères d’analyses complémentaires pour les sites les plus anciens, qui ne sont pas exigés pour les sites les plus jeunes. Ils considèrent que la technique valable pour du matériel de 5.000 ans ne peut être applicable pour des restes de 30.000 ans. Mais je ne vois pas pourquoi si elle fonctionne pour l’un, elle serait obsolète pour l’autre. Alors, on rentre dans une forme de dénégation, en disant que les pierres ont été taillées par la nature, lors d’un glissement de terrain, ou que ce sont les singes qui sont derrière tout ça.

En plus, les fouilles sont menées en Amérique du Sud, et on connaît bien le contentieux entre les deux sous-continents. Mes collègues sud-américains me parlent souvent du sentiment de colonialisme et d’impérialisme de leurs homologues des États-Unis. Et ce lourd passif ne simplifie pas non plus le débat.

Ces pierres ressemblent-elles à des choses déjà connues ?

Éric Boëda : Oui et non. Il s’agit de pierres taillées dans le quartz, elles ne se façonnent pas du tout comme le silex, donc les schémas opératoires ne sont pas les mêmes. Et comme nous avons affaire à des objets inédits, ils ne ressemblent pas à ce que l’on retrouve classiquement dans la culture Clovis. Néanmoins, en Asie du Sud-Est, où je travaille également, le quartz constitue l’un des principaux matériaux travaillés. Et ce qu’on a exhumé au Brésil me paraît assez classique. C’est normal, il n’y a pas tant de façons de faire différentes avec le quartz.

Qu’en est-il du niveau de technicité de ces pierres taillées dans le quartz ?

Ces pierres retrouvées au Brésil sont datées de 24.000 ans et contredisent certaines théories "officielles" estiment l'âge de peuplement de l'Amérique. © Eric Boëda et al., Antiquity

Ces pierres retrouvées au Brésil sont datées de 24.000 ans et contredisent certaines théories « officielles » estiment l’âge de peuplement de l’Amérique. © Eric Boëda et al., Antiquity

Éric Boëda : Eh bien ça coupe, ça racle, ça perce. L’ethnologie a montré qu’en zone sub-tropicale, la plupart des outils servent à en façonner d’autres, et que la plupart d’entre eux sont d’ailleurs faits en os ou en bois. On reste dans la même nomenclature même s’il existe malgré tout de petites distinctions avec ce qu’on peut trouver ailleurs, notamment au niveau du tranchant. De la même façon que le manche d’un couteau suisse ne ressemble pas à celui d’un couteau basque ou d’un Laguiole. Pourtant tous fonctionnent de façon similaire.

Ainsi, quand je montre ces outils à mes collègues italiens ou espagnols, qui travaillent souvent avec ce genre de matériel, ils ne manifestent aucun doute quant à leur utilité. Mais les Nord-Américains qui réfutent nos conclusions, habitués à travailler sur d’autres matériaux, souvent sublimes, laissés par la culture Clovis, n’ont parfois jamais vu de leurs yeux les outils dont on parle. L’un d’entre eux, de l’université du Texas, l’a même reconnu dans une interview menée par une revue canadienne. Mais il reste persuadé que nous nous trompons. Moi, je m’interroge sur sa démarche scientifique. Nous avons pris l’habitude d’aller au contact en participant à des colloques et en amenant avec nous le matériel pour tenter de leur ouvrir les yeux.

Et cela ne suffit pas ?

Éric Boëda : Certains qui étaient réticents autrefois acceptent de reconnaître leurs erreurs. Mais d’autres restent campés sur leurs positions. C’est surtout une histoire d’école. La côte est du Canada, francophone, accueille favorablement nos découvertes, à l’inverse de la côte ouest. Pourquoi ? Parce qu’ils lisent le français. Les anglophones ne lisent pas les articles dans les langues qui leurs sont étrangères. Souvent, ils considèrent que les revues les plus sérieuses, avec les reviewers* les plus compétents, ne publient que dans la langue de Shakespeare. Alors le reste est vite négligé. Ceux qui désirent écrire pour les magazines les plus prestigieux se plient donc aux théories de ceux qui y contribuent. Il y a une dimension géopolitique derrière.

Pour l’instant, jamais un squelette humain de 15.000 ans ou plus n’a été retrouvé sur le continent américain…

Éric Boëda : Non, effectivement, les squelettes les plus anciens remontent à -11.000 ou -12.000 ans. Mais l’absence de mise au jour de restes humains peut s’expliquer par la nature des sols où les fouilles sont menées, puisque ceux-ci sont acides et détruisent donc tous les vestiges. Mais nous commençons à travailler sur un terrain argileux, dans lequel nous trouvons énormément de faune. On espère déterrer des os humains. Il n’y a aucune de raison de ne pas en trouver.

Néanmoins, si nos contradicteurs usent de cet argument pour décrédibiliser nos découvertes, leur attitude ne leur donne pas raison pour autant. Car l’absence de squelettes ne signifie pas l’absence d‘hommes et de femmes. L’essentiel des découvertes en préhistoire concernent les outils, et non les restes humains. Il ne faut donc pas exclure toutes les études qui portent sur les techniques d’identification des cailloux, car puisque leur forme et leur érosion indiquent qu’ils ont été façonnés, il est évident qu’il a fallu le travail d’un artisan pour le créer. Ce n’est donc pas parce qu’on ne retrouve pas les os de l’artisan que celui-ci n’a jamais existé.

Pourquoi alors vos contradicteurs mettent-ils tant d’acharnement à démonter vos arguments ?

Éric Boëda : Parce qu’ils considèrent qu’aujourd’hui, on ne peut plus parler de préhistoire si on n’est pas anthropologue. Et comme ce sont eux qui contrôlent la puissance de feu médiatique, ils bénéficient d’une certaine aura, si bien qu’on en arrive à une façon de voir l’évolution humaine selon le point de vue des écoles américaines. Or, une fois encore, cela ne relève plus de la recherche, mais de la croyance. Si l’on était dans la science, vous verriez des articles qui discuteraient de la méthode et des moyens. Mais où sont-ils ? On assiste davantage à un reniement en bloc de l’ensemble des données. On utilise le discours de la science pour justifier sa dénégation, jusqu’à un basculement, une fois que les arguments vont commencer à leur donner tort, vers la rumeur, la délation et la remise en cause de la qualité et de l’honnêteté des chercheurs. Technique malheureusement classique qu’on retrouve ailleurs qu’en préhistoire.

Selon vous, quel scénario imaginer de la conquête de l’Amérique par l’Homme ?

Ce schéma retrace une des grandes hypothèses expliquant le peuplement de l'Amérique. Ce biface, retrouvé au Mexique et datant de l'époque Clovis, est considéré comme appartenant à la première culture lithique américaine par l'establishment. Mais tous les scientifiques ne sont pas d'accord. Ces pierres retrouvées au Brésil sont datées de 24.000 ans et contredisent certaines théories "officielles" estiment l'âge de peuplement de l'Amérique. © Eric Boëda et al., Antiquity Ces pierres retrouvées au Brésil sont datées de 24.000 ans et contredisent certaines théories "officielles" estiment l'âge de peuplement de l'Amérique. © Buzzzsherman, Wikipédia, cc by sa 3.0

Ce schéma retrace une des grandes hypothèses expliquant le peuplement de l’Amérique.  © Buzzzsherman, Wikipédia, cc by sa 3.0

Éric Boëda : La principale hypothèse reste celle du détroit de Béring. Lorsque l’on considère les régressions marines, la possibilité s’est ouverte il y a 70.000 ans de traverser soit à pied, soit en longeant les côtes. N’oublions pas que l’Homme occupe l’Asie depuis 2,2 millions d’années. Puisque l’Australie a été colonisée il y a 60.000 ans grâce au recul du niveau de la mer, il ne paraît pas absurde d’envisager une migration vers l’Amérique à cette période, les groupes humains profitant d’un corridor émergé.

Le problème, désormais, c’est d’aller chercher les restes de ces tribus. Et actuellement, les sites américains ne sont pas sur terre, mais sous l’eau. Des collègues mexicains viennent d’en faire une belle démonstration lors d’un colloque, il y a un an. Ils ont estimé que le territoire de leur pays devait être trois fois plus important qu’aujourd’hui lors des périodes glaciaires, et donc que l’essentiel devait être actuellement sous le niveau de la mer. Ils sont donc partis explorer les grottes sous-marines. Et quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’à 20 m de profondeur, ils ont découvert trois sépultures parfaitement conservées. Les squelettes ont été datés de 12.000 ans, et leur ADN suggère qu’ils venaient d’Asie de l’est. Il faut donc aller chercher les Hommes là où ils sont pour se faire une idée bien plus précise. Mais aujourd’hui, un jeune chercheur ambitieux qui commence et qui désire avoir un poste ne va pas prendre le risque de se lancer dans un sujet polémique. Et la recherche dans ce domaine vient malheureusement à manquer…

* Les revues portent un regard critique sur les recherches qui leurs parviennent, et demandent à des experts, les reviewers, de relire le sujet et de juger de la pertinence de l’étude, de sa démarche scientifique et de ses résultats.

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