Le propre de l’Homme ? Les voyages mentaux dans le temps

Qu’est-ce qui distingue l’Homme du reste du règne animal ? Est-ce par exemple sa faculté à se projeter mentalement dans le temps, aussi bien derrière lui que vers l’avenir ? Cette idée de l’exception humaine a été dominante des siècles et des siècles. Avant que certains scientifiques ne se mettent à tester cette aptitude chez nos cousins animaux. Et il se pourrait bien que quelques-uns d’entre eux au moins soient en mesure de réutiliser leurs expériences passées pour préparer le futur.

En quoi l'Homme se distingue-t-il des autres animaux ? La frontière est bien plus ténue qu'on le pense... © PublicDomainPictures, Pixabay.com, DP

En quoi l’Homme se distingue-t-il des autres animaux ? La frontière est bien plus ténue qu’on le pense… © PublicDomainPictures, Pixabay.com, DP

De lundi à vendredi, à Caen (Basse-Normandie), se déroule la Semaine de la mémoire. L’occasion de traiter du souvenir sous toutes ces formes. Et donc d’aborder la question mémorielle chez nos amies les bêtes. Mais aussi leur aptitude à se baser sur leurs souvenirs pour préparer plus sereinement leur avenir. Sujet tabou durant longtemps… Mais qui commence à émerger. Christelle Jozet-Alvès, collaborant avec le Groupe Mémoire et Plasticité comportementale (GMPc) de l’université de Caen, travaille notamment sur la question, et s’est fendue d’un exposé résumant les dernières données scientifiques dans le domaine. Qu’en retenir ?

Déjà que le sujet fait polémique. Nombreux ont été les intellectuels à considérer que seul l’être humain disposait de la notion du temps. On le voit très bien chez René Descartes et sa notion d’animal-machine, considérant que les animaux sont programmés comme des robots, pour répondre systématiquement de la même façon à un stimulus. Drôle de conclusion pour un scientifique qui manifestement n’a jamais fait d’observations dans les règles de l’art. On en voudra moins au poète écossais Robert Burns (1759-1796) qui invitait, dans A une souris, à faire constater au petit rongeur qu’il avait malencontreusement dérangé de savourer sa chance de ne pas pouvoir se remémorer et se projeter, vivant dans l’innocence du présent alors que les tracasseries de la vie des Hommes les préoccupent au quotidien, par anticipation. Ces réticences se sont largement poursuivies, jusqu’à la fin du XXe siècle dans certains laboratoires, et jusqu’à aujourd’hui encore dans d’autres labos. Pourquoi ? Parce qu’il est difficile effectivement de prouver par A + B que les animaux disposent de la capacité à voyager mentalement dans le temps. Et peut-être aussi parce que beaucoup croient encore à l’idée de la suprématie de l’espèce humaine, et notamment en son intellect inégalé (et probablement inégalable) qui le propulse largement au-dessus du règne animal. Cet anthropocentrisme relève davantage de la foi personnelle que de la science et empêche probablement d’ouvrir pleinement les yeux sur la réalité.

Plongée dans le passé

Lors de la Semaine de la mémoire, Christelle Jozet-Alvès z tenu une conférence sur l'éventualité des voyages mentaux dans le temps chez les animaux non-humains. © DR

Lors de la Semaine de la mémoire, Christelle Jozet-Alvès a tenu une conférence sur l’éventualité des voyages mentaux dans le temps chez les animaux non-humains. © DR

Heureusement, des équipes de recherches ont voulu tester les facultés cognitives des animaux. Dans un premier temps, il leur fallait vérifier la présence de la mémoire dite épisodique chez l’Homme, celle associée à un événement vécu. Néanmoins, si nous pouvons raconter avec des mots le déroulé de nos dernières vacances à nos collègues, nous ne disposons pas du langage animal pour échanger suffisamment d’informations avec eux sur leurs souvenirs. En se servant des critères retenus pour définir la mémoire épisodique, les scientifiques ont mis au point des stratagèmes pour éprouver les capacités mémorielles des animaux. Les geais à gorge blanche ont souvent joué les cobayes. Ces oiseaux, de la famille des corvidés, font preuves d’une intelligence remarquable. S’ils montrent qu’ils savent que les vers cachés plusieurs jours dans le sol sont devenus impropres à la consommation et qu’ils préfèrent alors les délaisser au profit des cacahuètes qu’ils aiment moins mais qui ont l’avantage de ne pas être périmées, ils ajustent leur comportement en fonction des individus qui les observent. Ils disposent donc d’une mémoire qui ressemble beaucoup à la mémoire épisodique de l’Homme, en prouvant qu’ils ont notion du quand, du quoi et du où d’un événement unique, tout en faisant preuve d’une flexibilité et d’une adaptabilité. Des expériences similaires menées chez le rat ou les grands singes indiquent que cette faculté ne serait pas l’apanage de l’être humain, ni du geai à gorge blanche d’ailleurs. Même s’il faut se préserver de toute conclusion hâtive : si cela ressemble beaucoup à notre mémoire épisodique, est-ce similaire pour autant ? Impossible d’y répondre formellement par l’affirmative.

Plus fort encore : ces compétences ne se limitent même pas aux vertébrés supérieurs, réputés pour leurs grandes capacités cognitives. Les expériences menées chez la seiche (invertébré aussi connu pour sa grande intelligence) aboutissent aux mêmes conclusions. Ce qui n’est cependant pas le cas des abeilles. La mémoire de type épisodique pourrait donc être apparue relativement tôt dans l’évolution. Mais cette fois encore, il faut faire preuve d’encore plus de précautions, car pour l’heure, aucune recherche n’a démontré cette capacité chez des poissons ou des reptiles. Néanmoins, cela à de quoi faire réfléchir.

Retour vers le futur

Les travaux scientifiques ne s’arrêtent pas là. Les chercheurs ont de nouveau sollicité les animaux, et notamment les geais, pour vérifier leur propension à réutiliser ces souvenirs pour adapter leurs comportements futurs, en anticipation de l’avenir. Et là encore les corvidés ont passé le test les ailes dans le bec. Ils se montrent capables de flexibilité comportementale et de planifications en fonction de leurs besoins, tandis que ces comportements découlent de prévisions, et ne sont pas la manifestation d’un dressage.

Le geai à gorge blanche est un oiseau parmi les plus intelligents, et pour lequel de nombreux scientifiques pensent qu'il est capable de voyages mentaux dans le temps.  Wmanner, Wikipédia, cc by sa 3.0

Le geai à gorge blanche est un oiseau parmi les plus intelligents, et pour lequel de nombreux scientifiques pensent qu’il est capable de voyages mentaux dans le temps. © Wmanner, Wikipédia, cc by sa 3.0

Il est un autre exemple assez fascinant, qui s’est produit sans même qu’on lui demande. Il concerne Santino, un chimpanzé du zoo suédois Furuvik, à Gävle. Il est devenu célèbre le jour où il a commencé à jeter des cailloux sur les visiteurs. Alors, une réaction à son agacement soudain ? Peut-être que ce fut le cas au départ. Néanmoins, il a ensuite pris l’habitude de préparer à l’avance ses projectiles, dans le plus grand calme. Alors que les portes du zoos étaient fermés, Santino allait récolter des cailloux et les regroupait dans sa partie de l’enclos la plus proche du passage des visiteurs. Et dès l’ouverture au public, quand la foule s’amassait, il se délestait de ses réserves sur les gens venus l’observer. Par souci de sécurité, le personnel du zoo a retiré les plus gros cailloux de l’enclos. Alors le chimpanzé s’est attaqué au béton présent sur son territoire. Ce comportement s’arrête dès la fermeture annuelle. Et recommence le jour même ou le parc animalier réouvre…

Tous ces éléments cumulés plaident donc en faveur de la présence de la capacité à voyager mentalement dans le temps chez l’animal. Néanmoins, les scientifiques demeurent encore dans l’incapacité d’affirmer formellement que c’est le cas. Il reste encore une étape à franchir, et c’est peut-être la neurologie qui nous permettra de lire les pensées de l’animal et de savoir ce qu’il a en tête, pour conclure définitivement. Il n’y aurait rien d’étonnant à cela, puisque beaucoup de nos aptitudes se retrouvent dans le règne animal. Mais écorcher le mythe de l’Homme tout puissant demeure encore un blasphème pour beaucoup de gens.

Pour en savoir plus :

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