L’obésité ne s’explique pas par les gènes de la famine

Pour expliquer l’origine de l’émergence de l’obésité dans le monde, le généticien américain James Neel avait émis en 1962 l’hypothèse dite des gènes économes. Celle-ci explique que nos ancêtres, ayant eu affaire à la famine, disposaient d’un génome capable de supporter les périodes de disette en favorisant l’accumulation des graisses. Ainsi, leurs descendants, ayant hérité de ces gènes et ne souffrant plus de privations, auraient tendance à prendre trop d’embonpoint. Une théorie séduisante qui est connue du grand public. Mais dont les preuves scientifiques manquent cruellement… Alors, pourquoi l’humanité est-elle si grosse ?

 

La balance a tendance à trop grimper ces dernières années à travers le monde. Mais pourquoi cette tendance à l'obésité ? © Geralt, pixabay.com, DP

La balance a tendance à trop grimper ces dernières années à travers le monde. Mais pourquoi cette tendance à l’obésité ? © Geralt, pixabay.com, DP

Depuis quelques décennies seulement, notre espèce fait face à un mal nouveau : l’obésité, et ses troubles métaboliques associés. Autrefois, seuls les riches, vivant dans l’opulence, étaient affectés. Désormais, même les populations modestes souffrent de ce fléau, souvent mortel. Ainsi, s’est ouvert un marché juteux pour les inventeurs de régimes alimentaires en tout genre. Parmi les plus à la mode, le régime paléolithique, qui consiste à se nourrir comme nos ancêtres préhistoriques, chasseurs-cueilleurs, qui ne connaissaient pas les céréales et tout ce qui en découle (comme le pain), ni les produits laitiers ou le sucre raffiné. Or, cette alimentation semblait convenir parfaitement à ces êtres humains jugés athlétiques, et même capables de survivre à des longues périodes de restrictions alimentaires, pense-t-on. Autant revenir aux sources et à ce qui a fait le succès de l’humanité !

Ce régime cadre parfaitement avec une théorie émise pour la première fois en 1962 par James Neel, et développée dans un livre grand public une vingtaine d’années plus tard, surnommée « l’hypothèse des gènes économes ». Face à la rudesse de la vie de nos ancêtres, et notamment des moments de famine, la sélection naturelle a fait son œuvre. Seuls ceux disposant du patrimoine génétique le plus à-même de supporter la privation, et donc de se constituer des réserves, ont survécu. Malheureusement, les populations actuelles en portent aujourd’hui les stigmates. Car ce qui était un atout autrefois est devenu un poids aujourd’hui, puisque ne manquant de rien, nous pouvons nous permettre des excès qui se retrouvent très vite dans la silhouette. Et expliquent la surcharge pondérale généralisée. Une théorie simple à comprendre et qui parle à Monsieur et Madame Tout-le-monde, si bien qu’elle circule partout et devient acceptée de tous.

La fin des gènes économes

Oui mais problème : les arguments scientifiques qui l’étayent viennent à manquer. Pire même : les chercheurs constatent des contradictions de taille. Déjà, il semble que les chasseurs-cueilleurs n’aient pas forcément manqué de nourriture mais qu’au contraire, du moins dans certains endroits, leurs ressources alimentaires étaient abondantes. Imaginez dans l’Europe magdalénienne, quelques milliers d’êtres humains répartis en petits groupes dans un environnement très préservé, entourées de forêts intactes, riches en fruits et baies ou en petit gibier, ainsi que de vastes steppes dans lesquelles transitaient d’imposants troupeaux d’herbivores. De quoi se constituer d’importantes réserves.

Trouvera-t-on la réponse uniquement dans notre ADN ? © PublicDomainPictures, pixabay.com, DP

Trouvera-t-on la réponse uniquement dans notre ADN ? © PublicDomainPictures, pixabay.com, DP

Et si l’hypothèse des gènes économes disait vrai, alors il y a fort à parier que nous aurions tous à faire face à cette problématique. En effet, si la survie n’avait dépendu à une époque que de la génétique, la proportion d’obèses serait encore bien plus importante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Or, et même si cela reste énorme, seuls 33 % des Américains ou 15 % des Français vivent avec un IMC (indice de masse corporelle) supérieur à 30. Une expérience statistique menée par John Speakman en 2013 confirme même que 32 des variants géniques impliqués dans le tour de taille n’ont en réalité qu’une influence mineure sur la résistance à la famine.

Un surpoids pas si handicapant

Les scientifiques d’aujourd’hui estiment donc que la théorie de Neel ne répond pas à l’épreuve des faits. Sans exclure pour autant la part de la génétique dans l’explication de l’avancée de la pandémie d’obésité, puisque plusieurs centaines des 25.000 gènes humains façonnent notre tour de taille et régissent notre métabolisme. Différentes explications sont désormais avancées par les spécialistes pour tenter de justifier cette problématique.

Certains, comme le britannique  Speakman, envisagent un scénario légèrement différent. Pour lui, pas de sélection naturelle à caractère obligatoire, mais plutôt une acquisition progressive de la faculté à pouvoir survivre et se reproduire en étant gros. Si les australopithèques ou les premiers représentants du genre Homo en surpoids constituaient des proies de choix pour les prédateurs, l’émergence de l’outillage de plus en plus développé, d’un armement plus sophistiqué et la maîtrise du feu ont favorisé la survie des Hommes avec de l’embonpoint. Insidieusement, ce caractère s’est glissé dans une partie des génomes et  traversé les âges jusqu’à aujourd’hui, pour toucher une partie d’entre nous.

Nous ne sommes pas égaux en gras

L'obésité est la plus prégnante en Amérique du Nord. Aux Etats-Unis, par exemple, elle concerne un habitant sur trois. © Sandra Cohen-Rose and Colin Rose, Flickr, cc by sa 2.0

L’obésité est la plus prégnante en Amérique du Nord. Aux Etats-Unis, par exemple, elle concerne un habitant sur trois. © Sandra Cohen-Rose and Colin Rose, Flickr, cc by sa 2.0

Néanmoins, d’autres éléments scientifiques ouvrent la possibilité à plusieurs autres explications, qui peuvent se chevaucher, se compléter, ou éventuellement être très loin de la réalité. Exemples : les femmes trop maigres perdent leur aptitude à la reproduction, ce qui n’est pas le cas chez les femmes en surcharge pondérale. Ainsi, le caractère aurait pu être sélectionné positivement. Ou bien cette autre hypothèse originale qui sous-entend que la diminution de l’agressivité générale, beaucoup moins indispensable à la survie, limite les dépenses énergétiques et favorise la prise de poids. Citons également une troisième recherche qui rend le climat responsable. Les tribus ou les peuples vivant dans les régions chaudes dépensent naturellement moins d’énergie pour maintenir leur corps à 37 °C que ceux habitant les régions froides, comme les Inuits. Ainsi, ces premiers souffrent d’un risque plus élevé de souffrir de troubles métaboliques que ces seconds, expliquant par exemple pourquoi bon nombre d’Amérindiens connaissent des proportions de diabétiques bien plus importantes que les Européens.

Bref, s’il n’y a pas de réponse claire et précise pour expliquer la pandémie d’obésité, il existe cependant plusieurs réponses adéquats pour essayer de la freiner. Des repas équilibrés, diversifiés et dans des proportions raisonnables, associés à une pratique régulière d’une activité physique contribueront sans aucun doute à favoriser la santé. Malheureusement, si nous devons tous demeurer libres et égaux en droits, nous ne sommes pas tous égaux en gras.

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