Homme de Florès : une trisomie qui laisse (plus que) perplexe…

Début août, l’Homme de Florès, alias le « hobbit » retrouvait du temps de parole dans les médias. Il faut dire que l’annonce était de taille : une étude le replaçait dans l’espèce Homo sapiens, en clamant qu’il tiendrait son particularisme d’une trisomie 21. Une affaire réglée ? Probablement pas…

Cette reconstitution représente LBP1, le fossile modèle de l'Homme de Florès. C'est sur cet individu que les chercheurs ont maladroitement conclu que le "hobbit" était atteint de trisomie 21. © Tim Evanson, Flickr, cc by sa 2.0

Cette reconstitution représente LBP1, le fossile modèle de l’Homme de Florès. C’est sur cet individu que les chercheurs ont maladroitement conclu que le « hobbit » était atteint de trisomie 21. © Tim Evanson, Flickr, cc by sa 2.0

Il y a encore quelques décennies, le scénario de l’émergence d’Homo sapiens paraissait si simple et évident… Les australopithèques commençaient à se redresser, libérant leurs mains et se donnant la possibilité de créer des outils. Les premiers représentants du groupe Homo apparaissaient, et de fil en aiguilles se « perfectionnaient » pour donner naissance, en ligne droite, à l’espèce la plus aboutie de la création : nous-mêmes. Mais ce schéma ultra-simpliste n’a pour soutien que les partisans du dessein intelligent, mouvance créationniste plus moderne, qui estiment (en toute humilité) que notre espèce surpasse les autres. Une fierté qu’il serait parfois bon de ravaler lorsque des scientifiques mettent en évidence que pour certaines aptitudes purement intellectuelles, nos cousins chimpanzés nous dépassent (Flynn Martin et al., Nature).

Néanmoins, il ne faut pas oublier de rappeler que la science n’est pas non plus une source absolue de vérité. Les spécialistes ne parviennent pas toujours à un consensus, ce qui génère alors des débats d’idées parfois pertinents, intéressants et surtout sains dès lors qu’ils sont lourdement argumentés de part et d’autres. En revanche, de la même façon que des sportifs recourent à des substances interdites dans l’espoir de voir figurer leur nom dans les palmarès, des scientifiques mal intentionnés n’hésitent pas à falsifier des données ou à négliger volontairement certains résultats qui les embarrassent et contredisent leur hypothèse de départ. Cette démarche, non scientifique, amène donc la communauté des spécialistes à réagir dès l’erreur repérée. Et malheureusement, les médias, aussi bien intentionnés soient-ils, se laissent parfois abuser et mettent en une des études mal menées, tout en oubliant de suivre le débat qui en découle. Voilà pourquoi de temps en temps, des fausses vérités circulent.

Un hobbit qui pose question

L'Homme de Florès avait un crâne anormalement petit pour une espèce humaine de l'époque, lui qui est vieux de 95.000 ans et qui a disparu il y a seulement 13.000 ans. © Ryan Somma, Flickr, cc by sa 2.0

L’Homme de Florès avait un crâne anormalement petit pour une espèce humaine de l’époque, lui qui est vieux de 95.000 ans et qui a disparu il y a seulement 13.000 ans. © Ryan Somma, Flickr, cc by sa 2.0

Ce fut d’ailleurs le cas récemment, avec une nouvelle étape d’une polémique vieille de 10 ans. Pour tout bien comprendre, il faut commencer par replacer les événements dans leur contexte. En 2003, de manière fortuite, une équipe scientifique dirigée par l’Australien Mark Morwood (université d’Australie, Wollongong) tombe sur un petit crâne et sa mâchoire inférieure lors de fouilles menée dans une grotte indonésienne, sur l’île de Florès. Ces minuscules restes appartiennent à un adulte, mais ne ressemblent à rien de ce qui était connu. Pire encore : cet individu n’est pas seul. Les squelettes partiels de 11 autres spécimens sont également sortis de terre. Pour les spécialistes, aucun doute possible : ils ont affaire-là à un nouvel hominidé, ayant disparu il y a environ 13.000 ans, qu’ils baptisent Homo floresiensis, aussi connu sous le nom français d’Homme de Florès, ou sous le pseudonyme du « hobbit », en hommage aux petites créatures de l’univers de J. R. R. Tolkien.

Oui mais voilà, cette découverte secoue fort le cocotier qui sert d’arbre évolutif humain. Jusqu’alors, on pensait que seuls Homo erectus puis Homo sapiens avaient peuplé l’Asie à la fin du Pléistocène. Et on apprend subitement qu’une nouvelle espèce humaine, sortie d’on-ne-sait où, a été contemporaine des hommes modernes, Que connait-on vraiment de l’évolution humaine ?

La théorie de l’Homme malade

Cette photo illustre une comparaison entre le crâne de LBP1, la femme de Florès (à gauche) avec un crâne d'une personne microcéphale. Et la ressemblance n'est pas frappante... © Avandergeer, Wikipédia, cc by 3.0

Cette photo illustre une comparaison entre le crâne de LBP1, la femme de Florès (à gauche) avec un crâne d’une personne microcéphale. Et la ressemblance n’est pas frappante… © Avandergeer, Wikipédia, cc by 3.0

Probablement parce que cette découverte génère davantage de questions qu’elle n’offre de réponses, certains scientifiques se sont mis en tête que ces êtres humains étaient bien nos semblables, mais qu’ils souffraient de handicaps. Ainsi, une première étude mettait en évidence que ces individus présentaient une microcéphalie (une pathologie qui se manifeste par une tête minuscule). Réfutée. Alors étaient-ils atteints par le syndrome de Laron, une forme congénitale de nanisme ? Encore une fois, leur hypothèse finit rejetée.

Néanmoins, les adeptes de la théorie de l’Homme malade ne baissent pas les bras. En août dernier, ils finissent même par publier une étude retentissante dans la revue américaine réputée sérieuse, Pnas. Ce papier, signé notamment par Maciej Henneberg (université d’Adélaïde, Australie) et l’hydrogéologue Kenneth Hsü (Institut chinois des sciences de la Terre), conclut que le « hobbit » souffrait de trisomie 21, expliquant ainsi toutes les déformations et sa petite taille. CQFD ?

Tout un processus à revoir

Eh bien non ! Encore manqué ! Depuis la parution de l’article, les critiques émanant des spécialistes pleuvent. Pourquoi, par exemple, n’y voit-on aucun squelette d’une personne trisomique qui viendrait étayer les conclusions des auteurs ? Parce qu’ils ne se ressemblent pas, clame William Jungers, de l’université d’Etat de New York (Etats-Unis), dans un article du Guardian. « Personne souffrant de cette pathologie (NDLR, de trisomie 21) ne possède un minuscule crâne d’une capacité de 400 cc, comme c’est le cas pour l’Homme de Florès, ni n’a un os crânien aussi épais » explique-t-il. Le chercheur ne prend même pas la peine de rappeler que cette recherche se focalise sur un seul individu, négligeant ainsi les onze autres spécimens, qui, par malchance, auraient tous été, au cours des âges, victimes de la même affection. Drôle de hasard…

Mais alors, comment expliquer cette bourde dans une revue aussi prestigieuse ? En règle générale, les journaux scientifiques engagent des experts pour scruter les articles proposés par les scientifiques, afin de relever les erreurs protocolaires et ne publier que les travaux les plus sérieux. Pnas se soumet aussi à ces règles. Sauf dans des cas particuliers. En effet, la revue est produite par l’Académie américaine des Sciences. Ainsi, lorsqu’un article est rédigé par un membre de cette académie, le texte échappe à la relecture intensive et se retrouve très vite mis en page. C’est exactement ce qui s’est passé ici. Or, le co-auteur ayant permis de sauter cette étape cruciale n’est autre que Hsü, l’hydrogéologue de 89 ans qui n’a aucune légitimité à parler de pathomorphologie humaine. Or, c’est bien de cela dont traite ce papier. Aussi utile qu’il ait pu être à l’équipe scientifique pour comprendre les variations du niveau de la mer qui ont affecté l’île de Florès au cours des âges, son nom servait surtout de prétexte pour défendre une thèse qui ne trouve pas écho dans l’univers des préhistoriens. Pour eux, il n’y a pas de doute, Homo floresiensis n’était pas un être malade, seulement le plus petit des hominidés de la fin du Pléistocène, qui a fini par s’éteindre, comme la quasi-totalité des espèces humaines qui ont un jour peuplé la Terre. Et dont il ne reste aujourd’hui qu’un seul représentant…

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